mercredi 16 juillet 2025

10) Une soirée extraordinaire (Une année à Montréal : Partie 1)

 


C’était un soir d’octobre pluvieux et sombre. En avançant sur la rue St. Huber, j’avais mis les essuie-glaces à pleine vitesse. « Pfff, quelle pluie horrible ! » ai-je murmuré. La ville s’était rendue à la pluie ; les rues étaient devenues d’énormes miroirs reflétant les lampadaires.

Quand j’ai ouvert la porte du garage avec la télécommande et que je suis entrée dans le parking de notre immeuble donnant sur le Vieux-Port, j’ai poussé un profond soupir. « Quelle pluie épouvantable ! Enfin à la maison. Est-ce que cette ville me teste ou quoi ? » me suis-je dit.

Cela faisait deux mois que j’étais arrivée à Montréal. Le froid légendaire dont tout le monde m’avait parlé n’était toujours pas là. En fait, le mois d’octobre avait été exceptionnellement chaud et ensoleillé. Mais aujourd’hui, sans prévenir, une pluie tropicale intense s’était abattue et n’avait pas cessé de toute la journée.

J’ai garé notre Saab Cabrio à sa place habituelle. Mon compagnon Charles avait trouvé cette vieille beauté au Québec, et en imaginant mon sourire, il avait soigneusement nettoyé les sièges en cuir et fait briller la carrosserie.

J’ai ouvert la porte de la voiture, posé les deux pieds par terre avant de sortir du véhicule bas, et en me redressant, j’ai ressenti une douleur dans le dos. Je n’étais pas encore vieille. J’allais avoir cinquante-cinq ans le mois prochain. Mais ces derniers temps, je me débattais avec des douleurs dans le dos, le cou et les genoux. Les problèmes de santé successifs m’avaient forcée à descendre du monde des dieux vers celui des mortels. Mon patrimoine génétique avait mis mes organes internes à rude épreuve, mais heureusement, il avait embelli mon apparence. J’étais devenue une femme élégante, séduisante et sophistiquée. À la place de la petite fille timide et effacée de mon enfance, je voyais dans le miroir une femme gracieuse.

J’ai tiré le siège conducteur en avant pour attraper dans le coffre mon sac à dos en cuir vert acheté à Venise l’année dernière et mon petit sac à main. Sur les conseils insistants de mon compagnon, j’avais pris l’habitude d’utiliser un sac à dos pour protéger mon dos. Je n’avais plus cette manie de remplir mon sac à craquer ; désormais je n’y mettais que mon ordinateur portable et quelques objets essentiels. À part un rouge à lèvres et un petit flacon de parfum, je ne transportais plus de maquillage. Avant, j’utilisais d’énormes sacs à main. Souvent, je ne savais même pas ce qu’ils contenaient. Parfois, même Dieu n’aurait pas pu deviner ce que j’en sortais. Mon ex-mari Daniel riait en disant que c’était mon « sac Woopy ». Woopy, c’était paraît-il un magicien dans une émission télé pour enfants qu’il regardait, célèbre pour sortir n’importe quoi de son sac.

Je suis montée dans l’ascenseur et j’ai appuyé sur le bouton du huitième étage. L’idée de monter les neuf étages à pied depuis le garage pour entraîner mes jambes et mon cœur m’avait traversé l’esprit, mais je ne l’avais jamais fait.

Comme nous ne devions rester au Canada que temporairement, au maximum deux ans, nous avions loué un appartement meublé. Nous profitions de certains luxes auxquels nous n’étions pas habitués en Europe : le hall d’entrée, la piscine, la salle de sport, le sauna.

Quand j’avais commencé ma carrière, j’avais immédiatement contracté un prêt à la banque où je travaillais pour acheter ma propre maison. Aujourd’hui, vivre en location, entourée de meubles choisis par quelqu’un d’autre, me donnait l’impression d’un séjour prolongé à l’hôtel.

Le Canada, pour des romantiques européens chroniques comme nous, était un endroit beaucoup trop américanisé. Les rues chargées d’histoire nous manquaient. Même le français québécois nous semblait agressif, comme un Américain parlant français. Cette amabilité constante des gens d’ici nous paraissait souvent un peu forcée. Mais après tout, nous n’étions pas là pour toujours. Nous n’étions pas condamnés à rester ici, et ce mode de vie entre expatrié et touriste nous convenait.

Les portes de l’ascenseur se sont ouvertes au huitième étage. La porte de mon voisin était grande ouverte, avec des valises et des sacs de courses devant. J’avais déjà rencontré la petite femme aux cheveux blancs, d’une soixantaine d’années, qui transportait des affaires avec son mari, que je voyais pour la première fois. Il était bien plus grand qu’elle, corpulent et mal coiffé. Sur les six appartements de notre étage, je ne savais même pas qui habitaient les autres, sauf deux.

Le vieux couple s’est présenté rapidement. Ils m’ont dit qu’ils vivaient surtout dans leur maison secondaire à l’extérieur de la ville et qu’ils venaient ici tous les quinze jours pour le travail. Quand ils ont appris que j’étais Suisse, dix minutes plus tard, le mari est venu frapper à ma porte. J’ai ouvert avec hésitation, et il m’a lancé une phrase en allemand qu’il avait apprise. Je me suis dit : « Typique des Canadiens, toujours trop familiers. » L’autre jour, nous avions invité un collègue de mon mari, et il avait ouvert notre frigo sans demander. Ouvrir un frigo dans une maison où l’on vient pour la première fois, c’est un mélange de familiarité et de sans-gêne qui semble réservé aux Canadiens.

Même si je me sentais parfaitement en sécurité dans cet appartement, je verrouillais toujours la porte. L’entrée principale de l’immeuble était constamment fermée à clé, mais les livreurs sonnaient, et les habitants ouvraient la porte depuis leur appartement. Il y avait aussi beaucoup de sans-abri dans cette ville, et certains tentaient de profiter des livraisons pour entrer dans le hall chauffé.

Mon cerveau était capable d’imaginer une infinité de scénarios catastrophes, alors quand le voisin a frappé, j’ai eu un petit sursaut d’anxiété. Je me suis dit une fois de plus que j’avais raison de garder la porte fermée.

Mon mari travaillait dans une usine de la zone industrielle de Granby, à quatre-vingts kilomètres d’ici. Il passait deux heures par jour dans sa voiture et rentrait toujours plus tard que moi. Pendant ce temps, je rangeais l’appartement, faisais du repassage ou allais à la salle de sport.

Ce soir-là, sous l’effet de la pluie, la nuit était tombée vite. Mais les derniers rayons du soleil avaient trouvé une brèche entre les nuages et faisaient briller le dôme argenté du marché Bonsecours. J’avais commencé à peindre cette vue incroyable sur une toile, pour l’emporter avec nous en Europe comme souvenir. La toile restait inachevée sur son chevalet depuis des semaines. Et ce soir encore, la lumière n’était pas bonne. À vrai dire, peindre des paysages ne me plaisait pas vraiment. J’avais toujours eu une passion pour la peinture, mais je préférais les portraits. Les toits, les terrasses, les cheminées et leur complexité m’épuisaient.

Dans le salon et la chambre, les fenêtres du sol au plafond capturaient cette vue sans fin comme un tableau. Surtout quand nous éteignions les lumières, je ne me lassais pas de contempler le panorama. Ce soir-là, j’ai enlevé mes vêtements de travail, mis un short, je me suis assise sur mon tapis de yoga et j’ai regardé le paysage. J’ai pris mes haltères pour faire semblant de faire un peu de sport, j’ai levé et baissé les bras deux ou trois fois, sans grande motivation.

Puis j’ai entendu la clé tourner dans la serrure, et je me suis précipitée pour accueillir mon compagnon dans le couloir. Nous nous sommes serrés fort dans les bras, nous nous sommes embrassés. Mais il avait l’air très fatigué. Il a suspendu son manteau, enlevé ses chaussures, et avant même que je pose une question, il a commencé à raconter.

Le matin même, en allant prendre sa voiture, il avait remarqué une énorme fissure sur le pare-brise. Il avait aussi trouvé un mot. La police expliquait dans la note qu’ils avaient arrêté l’auteur, un homme qui avait brisé les vitres de vingt autres voitures avant de se rendre de lui-même, sans rien voler.

« Mais pourquoi aurait-il fait ça ? » ai-je demandé. Puis j’ai répondu à ma propre question : « Ce ne serait pas un sans-abri ? Peut-être qu’avec l’hiver qui approche, il a pensé qu’il serait mieux en prison. » Mon mari a hoché la tête, il était d’accord. Ses collègues de travail avaient tiré la même conclusion. C’était une situation tragique. Quelle solution absurde et décadente ! Vingt propriétaires avaient découvert leur vitre brisée le matin, ils étaient allés au commissariat remplir des formulaires, avaient contacté leur assurance, pris rendez-vous chez le garagiste. Que de temps, d’efforts et d’argent perdus. Et pourquoi ? Parce que cette ville n’arrivait toujours pas à trouver une solution pour ses sans-abri.

J’ai sorti une bouteille de Chardonnay du frigo et j’ai rempli deux verres. J’en ai tendu un à mon mari, j’ai plongé mon regard dans le sien et j’ai dit : « Santé ». Une soirée ordinaire commençait sur le nouveau continent.

 

lundi 14 juillet 2025

18) La Panne d’Électricité

 


Lundi matin à Montréal, il était 11h30. Je travaillais à domicile et j'étais en réunion sur Teams quand soudain la connexion a été coupée. J’ai pensé à un problème avec le modem, alors je l’ai débranché et rebranché. J’étais agacée. En voulant me faire un café, j’ai alors remarqué que la machine ne fonctionnait pas non plus. C’est là que j’ai compris qu’il n’y avait plus d’électricité.

J’ai ouvert la porte d’entrée et regardé dehors. Les lumières du couloir étaient allumées, l’ascenseur fonctionnait. J’ai pensé : « Peut-être qu’un fusible a sauté. » Je suis retournée à l’intérieur, j’ai ouvert le tableau électrique derrière la porte dans la pièce où se trouvent la machine à laver et la climatisation. Tout était en ordre, les disjoncteurs étaient bien en position haute.

Je suis sortie de chez moi. Dans l’ascenseur, j’ai croisé un voisin que je ne connaissais pas dans notre résidence de deux cents appartements, et je lui ai demandé s’ils avaient de l’électricité. La leur était également coupée. J’ai appris que toute la rue était dans le même cas. Il m’a expliqué que les lumières des couloirs et l’ascenseur étaient branchés sur un générateur.

Ils avaient l’air habitués à ce genre de coupures. Je ne me suis pas inquiétée, mais j’étais contrariée d’avoir été coupée en pleine réunion. J’ai pensé me reconnecter avec mon téléphone portable, mais j’ai réalisé que je n’avais pas installé Teams sur ma ligne canadienne, alors j’ai laissé tomber. De toute façon, il était déjà 11h30. À Zurich, il était 17h30. J’avais déjà dit ce que j’avais à dire dans la réunion. J’ai décidé que mon absence ne poserait pas de problème et je suis sortie marcher.

J’avais invité mon fils et mon neveu à Montréal pour voir les courses de Formule 1. La semaine précédente, nous avions regardé les courses ensemble, puis visité les lieux touristiques de la ville. Maintenant, ils se promenaient seuls. J’avais prévu de les retrouver pour déjeuner après mon travail. Comme j’avais fini plus tôt, je leur ai envoyé un message et ils m’ont partagé leur localisation depuis la rue Sainte-Catherine.

Quand je suis arrivée sur l’avenue René-Lévesque, j’ai vu que les feux de circulation étaient éteints et que quelques policiers réglaient la circulation. Je me demandais jusqu’où s’étendait la panne. Il était midi. Je me suis dit : « Quel pays sous-développé ce Canada ! Couper l’électricité d’un quartier entier sans prévenir, et cela fait déjà une demi-heure. » À Zurich, cela ne serait jamais arrivé.

Quand je les ai rejoints, j’ai vu que la panne s’étendait jusque-là. Nous sommes entrés dans un restaurant de hamburgers. Mon neveu avait décidé de goûter la poutine dans chaque restaurant du Québec et de leur donner une note, alors il a encore choisi une poutine. Heureusement, les cuisinières à gaz fonctionnaient encore et nous avons pu déjeuner.

L’après-midi, les lumières ne sont toujours pas revenues. Mon mari est rentré plus tôt du travail et a raconté que dans la zone industrielle où ils construisaient leur usine, l’électricité était aussi coupée. Avec nos téléphones, nous avons appris que la panne touchait tout le Canada, et même certains États américains.

À la tombée de la nuit, depuis notre appartement avec vue imprenable sur Montréal, nous avons vu que la ville était totalement plongée dans le noir. Seuls l’hôpital CHUM et quelques autres bâtiments étaient éclairés, probablement grâce à des générateurs.

Mon fils et mon neveu, dont les vacances se terminaient dans trois jours, se sont inquiétés pour leurs vols. Mon neveu voulait appeler son père à Stockholm, mais il était déjà 20h ici et 2h du matin là-bas. Je lui ai conseillé d’attendre le lendemain matin pour ne pas les alarmer au beau milieu de la nuit.

Pour rassurer les enfants, nous avons allumé des bougies. Les adultes buvaient du vin, les jeunes leur jus de pêche préféré, et nous discutions tranquillement. À peine cinq minutes plus tard, nous avons entendu des annonces venant d’une voiture de police qui passait dans notre rue. Nous avons tendu l’oreille.

L’annonce disait que l’électricité était coupée dans notre ville depuis huit heures et demie, que tout le continent américain était plongé dans le noir, et que depuis une heure, il y avait aussi des coupures partielles en Europe et en Afrique. La panne progressait d’ouest en est. Ils disaient que la cause était en cours d’investigation, qu’il ne fallait pas paniquer, que les hôpitaux fonctionnaient avec des générateurs et que les lampes solaires étaient allumées.

Ces mots ne nous ont pas rassurés, bien au contraire. Nous nous sommes demandé : « Que veulent-ils dire par 'partiellement en Europe et d’ouest en est' ? » Nous avons saisi nos téléphones. Les jeunes ont dit que leurs batteries étaient presque vides, alors nous avons décidé de les éteindre tous sauf un pour économiser l’énergie. Nous avons gardé le téléphone de mon mari allumé.

Nous avons d’abord regardé la situation dans nos pays. La Belgique, pays de mon mari, était complètement dans le noir. En Suède et en Suisse, les coupures commençaient doucement. Il était 3 heures du matin là-bas, ils s’en rendraient compte au réveil. La panne avançait comme une ligne d’ouest en est : la moitié de l’Europe était dans le noir, l’autre moitié encore éclairée. En Turquie, il était 4 heures du matin, et il n’y avait pas de coupure. En Asie, il n’y avait pas de panne. Du moins, pas encore.

Pour ne pas trop avoir peur, nous avons dit aux enfants : « Allez, couchons-nous tôt, on fera le point demain matin. » Les enfants sont allés dans leurs chambres mais continuaient à pouffer de rire. Je me demandais ce qu’ils pouvaient bien trouver drôle dans cette situation effrayante. Je me suis endormie, angoissée.

Vers une heure et demie du matin, nous avons été réveillés par mon téléphone, que j’avais laissé allumé par précaution. Mon frère appelait de Stockholm. Là-bas, il était 7h30 du matin. Il s’inquiétait pour nous—et bien sûr pour son fils. Je lui ai expliqué que les enfants dormaient, que cela faisait environ 14 heures que nous n’avions plus d’électricité. Je lui ai dit que nous utilisions les téléphones à tour de rôle, donc s’il ne parvenait pas à joindre son fils, il ne devait pas s’inquiéter. Je lui ai assuré que nous étions tous ensemble et que je ne laisserais personne sans surveillance, puis j’ai raccroché. Ensuite, nous nous sommes rendormis.

À 6h30, le réveil a sonné. Il n’y avait toujours pas d’électricité. J’ai pensé aux aliments dans le réfrigérateur qui allaient se gâter. Je me suis dit qu’il fallait commencer par manger ce qui risquait de périr en premier. J’ai dit à mon mari : « Es-tu vraiment décidé à aller travailler ? Ça ne sert à rien si l’électricité est coupée. Il vaut mieux ne pas gaspiller l’essence. » Mais il n’a pas écouté. Il est parti avec le sens du devoir, mais moins d’une heure plus tard, il a reçu un message de son travail sur son portable lui demandant de rester à la maison. Il est donc revenu.

J’ai d’abord fait parler mon neveu avec ses parents. Ils avaient recouvert le toit de leur villa de panneaux solaires ces dernières années et avaient acheté une voiture Tesla. Ils nous ont dit qu’ils produisaient leur propre électricité et qu’ils n’avaient pas de problème tant que le temps restait clément. Ensuite, nous avons pris le petit déjeuner tous ensemble. Sans thé ni café, juste avec de l’eau et du jus. J’ai dit à mon mari : « Il faut qu’on trouve un magasin ouvert pour acheter un chargeur solaire. »

Après avoir débarrassé la table, nous avons pris les jeunes avec nous et sommes sortis. La police se tenait devant les magasins pour prévenir les pillages et maintenir la sécurité. Pour l’instant, il n’y avait pas eu de problème majeur. Comme il y a souvent des coupures lors des tempêtes de neige ici, je m’attendais à voir plus de générateurs. Les distributeurs automatiques et les cartes ne fonctionnaient pas, alors nous sommes allés à la banque. Un service à l’ancienne avait été mis en place pour retirer de l’argent. Par précaution, nous avons retiré la somme maximale autorisée.

À part l’affluence dans les magasins, il n’y avait rien de normal dans cette situation. Tout le monde semblait avoir eu la même idée que nous, et dans le magasin d’électronique où nous sommes entrés, tout ce qui était solaire—lampes, chargeurs—était en rupture de stock. Un employé nous a dit même que les balances solaires étaient épuisées. Incroyable ! Qui penserait à acheter une balance solaire dans une situation pareille ?

Nous sommes rentrés les mains vides. Les téléphones des jeunes étaient éteints. Nous allumions les nôtres toutes les deux ou trois heures pour envoyer de courts messages à mon frère, ma mère et ma belle-mère, puis nous les éteignions de nouveau.

Vers midi, à la vingt-quatrième heure de la coupure, une voiture de police est repassée pour faire une annonce. Ils ont dit que la Chine, la Russie et l’Inde avaient toujours de l’électricité, mais que dans des pays comme la Turquie et d’autres pays d’Asie occidentale, il y avait aussi des coupures. Nous savions déjà que la Turquie était plongée dans le noir depuis environ quatre heures, à partir d’Izmir.

Ma mère avait 75 ans. Je me faisais du souci en pensant à comment elle allait gérer ça toute seule à Izmir. Je me suis dit que ce serait bien si ma petite tante et mon oncle, qui habitaient près de chez elle, allaient vivre chez elle, car sa maison est grande. Heureusement, ils ont eu la même idée et sont allés s’installer chez elle.

La police a terminé son annonce en nous disant de ne pas paniquer, que des agents étaient prêts à aider dans les commissariats et les points de rassemblement municipaux. Celui qui a eu l’idée de faire des annonces avec les voitures de police faisait un travail lamentable—ils provoquaient plus de panique qu’ils n’informaient les gens. Nous avons commencé à penser que les pays où il y avait encore de l’électricité étaient tous membres des BRICS. Est-ce qu’ils avaient saboté le monde ? Mais quand nous avons réalisé peu après que le Brésil et l’Afrique du Sud, qui font aussi partie des BRICS, étaient eux aussi dans le noir, nous avons abandonné cette théorie.

Cette fois, nous avons décidé qu’il nous fallait non seulement des appareils solaires, mais aussi des aliments secs, une radio à piles, et des choses comme du papier toilette qui s’étaient vite épuisées pendant la période du Covid. Nous avons donc repris les jeunes avec nous et sommes ressortis.

D’habitude, nos voisins, si peu sociables qu’ils ne disent même pas « Bonjour » dans l’ascenseur, avaient formé un attroupement dans le hall et parlaient à voix haute. Les sans-abris dans la rue criaient de joie. Peut-être qu’ils ressentaient un certain bonheur et un sentiment d’unité en nous voyant, nous aussi, plongés dans cette situation étrange—qui sait ?

Il était midi mardi, et les enfants avaient leur vol prévu pour jeudi soir. Nous avons décidé qu’il fallait aussi nous renseigner sur la situation à l’aéroport. Mon fils soutenait qu’il n’y avait pas de raison d’annuler les vols, que les avions fonctionnaient au kérosène, que les pilotes communiquaient par radio, et que les pistes pouvaient être éclairées avec des générateurs.

Nous étions une génération dépendante de l’électricité. Même la génération de ma mère, qui a 75 ans, avait grandi avec l’électricité. Peut-être qu’ils n’étaient pas nés avec un lave-vaisselle, mais ils avaient des lampes au plafond et des radios branchées. Nous avons regretté de ne pas avoir pensé à acheter une radio à piles quand nous cherchions un chargeur solaire le matin même.

Nous avons décidé de faire le plein des deux voitures. Pour rester ensemble, nous avons pris d’abord ma voiture. Il y avait une longue file devant la station-service. La ville entière était en panique. Tout le monde essayait de se débrouiller comme nous.

Pendant que j’attendais dans la file à la station-service avec les enfants dans la voiture, mon mari a dit qu’il valait mieux qu’il prenne son vélo pour aller chercher une radio à piles afin de ne pas perdre de temps. Il avait son propre vélo. Bien sûr, il y avait aussi les vélos Bixi dans la ville, mais comme l’électricité était coupée, ils étaient tous bloqués dans leurs stations et inutilisables. Moins d’une heure plus tard, alors que nous avions un peu avancé dans la file, il est revenu avec une radio à piles et plein de piles, qu’il a jetées dans le coffre.

Au troisième jour de la coupure, nous avions une radio à piles, une voiture avec le plein d’essence, beaucoup de bougies et, même si nous n’avions pas trouvé de pâtes, nous avions du riz, du boulgour, des lentilles, des pois chiches, des oignons et de l’ail. Avec ces ingrédients, nous pouvions cuisiner les plats uniques de la cuisine turque et vivre sans faire de courses pendant un mois. Nous avions même réussi à acheter quelques packs d’eau Evian et, parce que mon mari disait : « Je ne peux pas passer ce moment sans bière ni vin », nous en avions pris aussi. Les rayons des magasins se vidaient rapidement.

Les enfants ont voulu se détendre un peu et aller à la piscine sur la terrasse, mais ils sont vite revenus avec une mine déconfite. La pompe de nettoyage ne fonctionnait pas, la piscine était donc fermée. Comme ils ne pouvaient plus utiliser les vélos Bixi qu’ils avaient tant appréciés ces deux dernières semaines, ils ont décidé d’utiliser le vélo de mon mari à tour de rôle.

Parfois, nous laissions les enfants à la maison pour aller chercher des provisions. Mon fils ne quittait pas la radio et, quand nous rentrions, il nous racontait toutes les nouvelles. Il croyait le plus à la théorie des extraterrestres, tandis que moi, je pensais à un sabotage ou à une guerre.

Le mercredi soir, nous avons appris que l’aéroport avait été fermé pour des raisons de sécurité et que les vols étaient suspendus pour un temps. Les enfants étaient paniqués, disant : « On est coincés au Canada avec tout un océan entre nous et la maison. » Mon fils disait qu’il n’avait pas téléchargé ses cours universitaires et qu’il ne pouvait plus réviser ses examens. Mon neveu de 17 ans pleurait : « Est-ce que je ne reverrai jamais mes parents ? »

Le monde n’était pas vraiment en plein chaos—chacun essayait de gérer la situation au mieux. Le mercredi soir, nous sommes allés au port de Montréal et avons découvert qu’il y avait des bateaux partant pour l’Europe. Ils prévoyaient d’atteindre le port de Rotterdam aux Pays-Bas en 12 jours. D’habitude, cette route servait au fret, mais à cause de la situation, quelques paquebots de croisière avaient annulé leurs tours et transportaient des passagers vers l’Europe. Nous pouvions partir samedi. Mon mari ne voulait pas nous laisser partir seuls, alors il a prévenu son travail et a décidé de venir avec nous.

En attendant samedi, nous avons appris que la ville de Montréal avait installé quelques stations de recharge solaires dans certains quartiers. Le jeudi, les enfants ont pris leurs téléphones et ont fait la queue. Après huit heures d’attente, leurs téléphones étaient chargés avant que les nôtres ne s’éteignent.

Nous avons décidé d’envoyer l’une de nos voitures—la mienne—par bateau à Rotterdam. Une fois là-bas, elle nous aiderait à rentrer chez nous. De toute façon, nous avions prévu d’emporter cette voiture de sport avec nous lorsque nous quitterions définitivement le Canada. La voiture de mon mari, étant une voiture de fonction, resterait ici. Le vendredi, il l’a rendue à l’entreprise, au cas où. À la maison, nous avons commencé à rassembler nos affaires les plus importantes. Je préparais aussi des provisions pour le voyage. Il y avait encore du pain frais à la boulangerie sous le marché Bonsecours—nous faisions la queue tôt le matin pour en acheter.

Ces jours-là, nous avons compris à quel point l’humanité dépendait d’une vie organisée—et bien sûr, de l’électricité. À Stockholm, le temps n’était pas très bon non plus, alors mon frère avait commencé à utiliser son énergie solaire avec plus de prudence. Quatre jours avaient passé et la cause de la panne n’était toujours pas clairement expliquée—les spéculations allaient bon train.

La maison de ma sœur et de son mari se trouvait dans les quartiers sud de Stockholm, à huit kilomètres de celle de mon frère. Ils disaient qu’ils venaient parfois à vélo pour recharger leurs téléphones grâce aux panneaux solaires de mon frère. À Stockholm, les événements étaient plus intenses, les pillages avaient inquiété la population.

Au Canada, même s’ils réussissaient parfois à rétablir partiellement des réseaux locaux, cela s’effondrait de nouveau après quelques heures. Les satellites et le GSM fonctionnaient encore, et l’internet n’avait pas complètement disparu. Nous ne savions pas combien de temps cette panne allait durer. Peut-être quelques semaines, peut-être quelques années, peut-être pour toujours.

Le samedi matin, nous avons chargé notre Saab Cabrio jusqu’au toit et nous sommes allés tôt au port. Maintenant, la voiture en bas et nous sur le pont, alors que nous nous éloignions lentement vers l’océan, j’ai regardé en arrière. Je ne savais pas si je reverrais un jour cette ville. Certains de nos effets personnels étaient encore dans notre appartement ici, mais nous étions heureux de partir—vers l’ancien continent.

Au fond de moi, je sentais que l’humanité entrait dans une nouvelle ère. Dans cette ère, il n’y aurait peut-être plus d’électricité ni d’internet, mais l’amour, l’amitié et l’imagination resteraient toujours.

Ce soir-là, mon fils, mon neveu, mon mari et moi, nous nous sommes appuyés dos à dos sur le pont du navire et nous avons regardé les étoiles. Elles, elles brillaient encore.

 


vendredi 11 juillet 2025

17- La réunion de famille (Deuxième partie)

 


Alors que la chaleur accablante du jardin laissait doucement place à la fraîcheur du soir, Çiğdem poussa le verrou de fer et ouvrit la porte de la cour pour un inconnu qu’elle ne reconnaissait pas. Elle se plaça en retrait pour empêcher le lourd battant de se refermer sur lui. Ce mystérieux personnage, descendant avec agilité de cette belle voiture, suscita la curiosité non seulement chez elle, mais dans toute l’assemblée.

Çiğdem, accompagnée de son mari Jacques qui arriva en courant, accueillit l’invité. L’oncle Ayhan, lui aussi, s’était levé et s’était précipité vers la porte, arrivant essoufflé juste à temps pour enlaçant chaleureusement ce dernier. « Sinan, mon vieil ami, bienvenue », dit-il. À ce moment-là, Çiğdem comprit qu’il s’agissait de M. Sinan, l’avocat.

Çiğdem n’y était pas pour rien : elle n’avait vu Sinan qu’au téléphone, c’était la première fois qu’elle voyait son visage. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il vienne sans prévenir. Dans son livre de 150 pages retraçant l’histoire familiale, elle n’avait consacré que deux pages à la période stambouliote de sa mère et de son oncle. Elle n’avait découvert cette vieille histoire d’amour maternel qu’en novembre, grâce à sa tante Hale. Sa mère, si réservée, n’en avait jamais parlé en un seul mot. Et, lors de la rédaction du livre, elle avait toujours répondu « je ne sais pas », « j’ai oublié », poussant Çiğdem à bout — à un moment, elle lui avait même lancé : « Maman, tu es peut‑être agent du KGB ! »

Ses principales sources d’information furent sa tante Ayla, quatre‑vingts ans, et sa tante Hale, neuf ans plus jeune et dotée d’une mémoire d’éléphant. Ayla apportait des éclairages sur les années 1950 et 60 : la jeunesse de leur mère, la passion de leur grand‑père pour les disques, le quotidien de l’époque. En 1971, après avoir rencontré un beau‑frère originaire de Denizli via une annonce dans un journal, elle était partie en Allemagne, à Munich, et y avait eu ses filles Pelin et Selin. De retour en Turquie en 1985, ils s’étaient installés à Denizli — ainsi, les souvenirs de cette époque étaient du domaine de tante Hale.

Lors de sa visite à Istanbul, Hale lui avait raconté chaque détail, des projets d’école 4K de leur enfance, des bêtises à l’école, des chardons restés accrochés dans leurs cheveux en traversant la cour… On aurait presque pu écrire un livre sur Hale. Mais pour ne pas déranger les autres membres de la famille, Çiğdem n’inclut même pas un dixième de tout cela dans son livret.

Après avoir découvert son nom et son prénom, retrouver Sinan n’avait pas été difficile. Célibataire de plus de soixante‑dix ans, il tenait encore un cabinet d’avocat. En plus de représenter plusieurs sociétés familiales, il offrait bénévolement une aide juridique aux femmes victimes de violences conjugales. Çiğdem s’y rendit dans l’espoir de trouver des photos et anecdotes sur les années universitaires de sa mère et son oncle. La secrétaire l’informa que Sinan était à Antalya pour une affaire, mais qu’il pouvait l’appeler directement.

Au téléphone, sa voix émue révéla l’attachement profond qu’il éprouvait pour sa mère. Apprenant qu’il prévoyait un voyage historique à Amasra avec ses filles en été, Çiğdem laissa échapper, presque pour plaisanter : « Alors venez à notre réunion familiale à Filyos ». Elle l’avait dit à la légère, mais sans fixer de date réelle, et s’en était vite voulue. Apparemment, Sinan n’avait pas oublié et avait persuadé l’oncle Ayhan de l’inviter formellement.

Madame Leman, au centre de la table, s’était levée mais hésitait, gardant sa chaise. Elle attendait que l’invité pénètre dans le jardin avant de se déplacer. Elle l’avait reconnu, mais, encore incertaine, ne voulait pas faire de geste trop rapide.

Voir Sinan la troubla : ses joues s’empourprèrent, ses fossettes sourirent, et ses yeux s’illuminèrent. Pourtant, elle se disait que l’immense familiarité d’Ayhan n’était peut-être pas appropriée, même si elle ne put dissimuler sa joie.

Ayhan et Sinan étaient assis côte à côte dès leur première journée à la faculté de droit d’Istanbul. Ils étaient devenus amis indissociables dès la première année.

Lorsque Ayhan est entré en deuxième année, Leman intégra la faculté de lettres de la même université et déménagea à Istanbul. Elle habitait modestement à Fatih avec son frère, et allait à pied à l'université. Elle rencontra Sinan dès les premières journées, et un coup de foudre discret se produisit, rendant Leman toujours un peu timide face à lui.

Sinan était issu d’une famille stambouliote aisée et traditionnellement conservatrice. Malgré son engagement dans les idéaux de la génération 68 et la lutte contre la bourgeoisie, son élégance, son turc soigné, ses chemises repassées, son réseau Galatasaray Lisesi, révélaient qu’il appartenait encore à cette caste bourgeoise.

Cinq mois après son inscription, Leman perdit leur père. Ayhan, menacé d’expulsion de l’université à cause des manifestations de 68, abandonna ses études à la mi deuxième année et commença à travailler dans un cabinet d’avocats pour payer les frais et subvenir aux besoins de sa sœur et de l’autre sœur cadette. Il continua de travailler jusqu’à ce que Leman termine ses études et soit nommée professeur de lettres au lycée Atatürk d’Ankara. Leman ne l’oublierait jamais.

Leur mère, veuve, et la sœur aînée non mariée, Ayla, prirent le relais pour subvenir aux besoins de la famille. Heureusement, deux sœurs cadettes, âgées entre dix et quatorze ans, étaient en pension. Ces années furent difficiles, et Ayhan se sacrifia. Plus tard, Leman se maria avec Gül, un camarade d’université.

Pendant les années où Sinan terminait la faculté de droit, il venait souvent dîner chez eux. Leman et lui étaient proches, mais n’avaient jamais osé se déclarer, échangant juste quelques regards et propos furtifs... jusqu’à la remise des diplômes. Sinan, jeune avocat fraîchement diplômé, avait offert des fleurs à Leman, l’avait embrassée en disant : « Un jour je t’épouserai, ne te perds pas », alors qu’Ayhan et sa belle‑sœur étaient dans la cuisine.

Mais les choses prirent une autre tournure. En 1972, peu après sa mutation à Ankara, Leman rencontra Serdar, frère d’un collègue de lycée, et se maria en moins d’un an. Serdar, venu d’un milieu aussi respectable, était diplômé en économie à la faculté des sciences politiques et travaillait au Plan, à Ankara. Leman trouvait que Sinan avait un trop grand air bourgeois, et pensait que sa famille n’accepterait jamais qu’il épouse une fille de province comme elle. De toute façon, leurs conversations avaient débouché sur une altercation autour d’« Avocat Sinan Bey », et Leman, en colère, demanda sa mutation à Ankara.

Ils eurent un mariage qu’on pouvait qualifier d’heureux avec Serdar, et eurent trois enfants. Quand leurs filles Çiğdem et Deniz avaient respectivement 7 et 5 ans, le coup d’État militaire du 12 septembre éclata. Celui-ci ne bouleversa pas seulement la carrière politique de Serdar, mais força également la famille à demander l’asile en Suisse, en raison de ses activités politiques. Leur fils Onur naquit à Bâle. Lorsque les enfants grandirent, ce mariage de trente ans prit fin par un divorce. Leman s’installa dans leur maison de vacances à Izmir, et depuis vingt ans, elle consacrait sa vie à son jardin et aux livres de sa vaste bibliothèque. Il y a une dizaine d’années, elle avait même publié un recueil de poésie.

À présent, Ayhan et Sinan marchaient vers elle. Avec une théâtralité amusée qui rappelait ses manières du passé, Sinan prit la main de Leman et, en la portant à ses lèvres, lança un « Enchanté madame » avant de lui déposer un léger baiser. Pour ne pas l’embarrasser davantage, il suivit Ayhan en direction de la tête de table.

Leman se remémora la dispute qui les avait séparés un demi-siècle plus tôt, ainsi que leurs retrouvailles, quatorze ans auparavant, lors des funérailles de la mère de Sinan, Madame Jale. Elle se rassit pour laisser les deux amis discuter et décida de les rejoindre un peu plus tard.

Çiğdem, après avoir laissé Jacques près de la E-type, était revenue à table et s’était assise face à sa mère. Environ dix minutes avant l’arrivée de Sinan, elle avait distribué le livret qu’elle avait préparé sur l’histoire familiale. Sa cousine Selin avait, elle, fabriqué des marque-pages personnalisés avec des motifs propres à chacun, qu’elle avait dispersés sur la table, suscitant une recherche joyeuse et frénétique de la part des invités.

On parlait maintenant des motifs sur les marque-pages et du livret de Çiğdem. Hale et Nejla, les tantes, discutaient de la longueur de leurs mini-jupes dans les années 70, et les invités louaient leur beauté passée. Aujourd’hui devenues d’adorables grands-mères aux cheveux blancs et ondulés, elles avaient autrefois le charme de « Drôles de dames » — l’une brune, l’autre blonde.

L’oncle Ayhan installa l’invité d’honneur à la place centrale, entre lui et sa sœur Ayla. Il interpella les jeunes d’un ton de maître de maison : « Ouvrez un couvert pour notre invité, les enfants ! »

Les jeunes portaient des t-shirts imprimés par Çiğdem. Sur les t-shirts blancs, un mûrier était dessiné avec la date 1915 ; les grandes branches affichaient les noms des grands-parents, et les plus fines, ceux des petits-enfants. Tout en haut figurait l’inscription « Réunion Filyos 2024 », en signe d’espoir pour de futurs rassemblements.

Sinan ôta son chapeau et le posa à côté de lui, puis rejeta ses cheveux grisonnants en arrière du bout des doigts. Pendant qu’Ayhan lui versait un verre de rakı, il dit : « Laisse la voiture ici ce soir, dors à Yeni Konak, ou bien les enfants te ramèneront… Où est ce camp, déjà ? À Amasra ? » Sans attendre de réponse, il ajouta : « De toute façon, tu restes avec nous. Je ne laisse pas partir les enfants en pleine nuit. » Ils entamèrent alors une longue conversation remplie de souvenirs.

Ayhan se souvint : « Tu sais, mon cher maître, l’été 1968, quand je suis venu en vacances, mon père voulait vraiment démolir cette maison et en faire une nouvelle en béton. Il dessinait ses plans sans arrêt. Heureusement qu’il n’a pas commencé. On l’a perdu en décembre cette année-là. Que serions-nous devenus ? Une maison à moitié bâtie, les filles moyennes en internat, trois petits à la maison, ma mère, ma sœur... Quelle époque difficile. Mais maman a tenu bon ici. Elle vendait même les œufs des poules. Bref, les filles ont fini l’école, et on a pu respirer. »

Sinan, en écoutant cela, se sentit un peu honteux. À cette époque, lui, vivant dans un yalı sur le Bosphore, fuyait souvent ses parents pour venir ici manger, avant de retourner dormir à Bebek. Bien qu’il ne soit pas un parasite — il apportait toujours quelque chose en venant, et payait les additions lors de leurs sorties — tout cela restait pour lui des dépenses négligeables. Ayhan conclut : « Des jours difficiles, vraiment. »

Jusqu’aux années 1940, leur famille faisait partie des plus aisées de la région. En trente ans, ils étaient devenus si pauvres qu’ils en venaient à vendre des œufs au marché. Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que les hommes étaient enrôlés en Turquie dans la peur d’une guerre, leur seule différence avec les paysans qu’ils appelaient « les villageois » était qu’ils ne souffraient pas de la faim.

Durant les vingt années suivantes, la famille perdit peu à peu son ancienne puissance. Ils s’étaient appauvris, mais étaient devenus plus éclairés. Dans les années 60, en envoyant leurs filles à l’école, ils devinrent des pionniers dans leur ville. Le grand-père Rıza Bey lisait les chroniques de Çetin Altan dans Ulus, à la lumière de la lampe tenue par Leman. Leman, avec son frère Ayhan, avait été envoyée à Istanbul pour étudier à l’université, tandis que les tantes Hale et Nejla allaient à l’internat pour devenir enseignantes. Leman était la première femme de la famille — et de tout Filyos — à aller à l’université.

Maintenant, les tantes Hale et Nejla, installées depuis des années à Istanbul, chuchotaient au centre de la table en U. Lorsqu’elles avaient suivi leur sœur aînée à Istanbul, elles n’avaient que 15 ou 16 ans. Leur père les avait emmenées inscrire Leman à l’université, et elles l’avaient suivie obstinément. Elles avaient parfois passé quelques semaines de vacances d’hiver à Istanbul. À l’époque, elles ne quittaient jamais l’appartement de leur frère, mais elles avaient trouvé cet homme, qui traînait toujours avec leur sœur, trop familier, ce qui les faisait rire et plaisanter. Cinquante ans plus tard, elles chuchotaient : « Mais pourquoi est-il venu ici ? »
En fond, Nilüfer chantait « Aldanırım sanma iki kere… » (« Ne crois pas que je me ferai avoir deux fois… »)

Quand Ayhan fut arrêté en tant que syndicaliste après le coup d’État de 1980, Sinan le défendit comme avocat, mais ne put empêcher qu’il passe deux ans en prison. Cette année-là, Sinan perdit aussi son père dans un tragique accident, et n’ayant jamais surmonté la blessure du mariage de Leman, il tomba dans un profond vide. En 1981, il partit à Paris pour faire un doctorat en droit commercial à la Sorbonne. Cinq ans plus tard, il fit la connaissance d’Estelle. Ils ne se marièrent pas, mais eurent des jumelles. Quand les filles eurent dix ans, Estelle épousa un Américain, partit vivre aux États-Unis et laissa les filles à Sinan.

« Elles ont quel âge, les jumelles ? » demanda Ayhan. « Camille et Chloé ont 38 ans », répondit-il. Ayhan en eut les larmes aux yeux. « Le temps passe… Mon aîné vient d’avoir 50 ans. Depuis que sa mère et moi sommes séparés, il ne me parle plus. J’ai quand même levé mon verre en son honneur. »

Ayhan parla de son divorce avec Gül, de son retour au pays après la retraite, et du froid avec son fils. Puis, gêné d’avoir coupé la parole à son ami, il demanda : « Et tes filles alors ? Je me souviens d’elles toutes jeunes. Que font-elles ? » Sinan répondit : « Elles vont bien. Mariées. J’ai quatre petits-enfants. Je t’assure, ils sont tellement mignons que j’ai envie de les croquer ! Ma sœur ne s’est jamais mariée. Elle s’est occupée des filles comme de ses propres enfants. Tu te souviens, tu l’appelais ‘la snob Suna’. Hahaha ! Qu’est-ce qu’on riait ! Elle joue toujours bien du piano. Ma mère aussi en jouait. Tu te souviens ? Elle adorait La Bohème d’Aznavour. » Il marqua une pause. « La dernière fois qu’on s’est vus, c’était à l’enterrement de ma mère.»

Tous deux restèrent silencieux un moment en pensant à Madame Jale. Une vraie dame, qui n’avait rien perdu de son élégance jusqu’à sa mort à 79 ans des suites d’Alzheimer. Sinan reprit : « Suna a fait des études de musique classique. C’est elle qui a donné cette culture aux filles : art, peinture, ballet, piano… Maintenant, elle s’occupe des petits-enfants. Mais elle fait bien. Moi, je suis le papi joueur, elle, la tante stricte ! » Il éclata de rire.
« Elles voient leur mère plus souvent maintenant. Ça me réjouit pour elles. Moi, je mène une vie de retraité, je prends encore quelques petites affaires… »

Ayhan n’avait jamais rencontré Estelle. Il répondit simplement : « C’est bien qu’elles voient leur mère… » Il se souvint qu’il n’avait jamais aimé Suna dans leur jeunesse. Il se rappela même que Gül était jalouse, malgré leur relation quasi inexistante — cela le fit sourire intérieurement. Changeant de sujet, il montra Çiğdem et Jacques assis plus loin :
« Le gendre de Leman est Français… enfin, non, Belge, mais il parle français. Il a adoré ta voiture. Il n’a pas bougé d’à côté depuis dix minutes. Il s’appelle Jacques, c’est le mari de Çiğdem. Elle, tu sais, elle a même appelé toi pour cette histoire de livre, une vraie détective. Elle a remonté tout l’arbre généalogique ! Enfin bref, elle viendra te parler plus tard. Allez, à notre belle réunion ! » Et il leva son verre.

À suivre dans le troisième chapitre, la semaine prochaine...

 

 

L'invité du passé

Le dîner dressé dans le jardin de la maison familiale est bouleversé par l’arrivée inattendue d’un invité. Il s’agit de Sinan, avocat et amour de jeunesse de Madame Leman à l’époque de l’université. Cette visite imprévue, qui rouvre les portes du passé et de l’histoire familiale, fait ressurgir les souvenirs enfouis de Leman et des autres membres de la famille. Grâce au livre écrit par Çiğdem et aux recherches qu’elle a menées, les anciennes relations refont surface. Réunis autour de la table, les membres de la famille redécouvrent à la fois leur histoire et les liens qui les unissent. Cette rencontre, mêlée d’amitiés anciennes, de pertes, de reproches et d’une touche d’espoir, ramène les traces du passé jusqu’au présent.

 

lundi 26 mai 2025

16) La réunion de famille



Dans l’espace large qui s’étendait de la porte de la cour jusqu’à la maison, deux longues tables avaient été dressées ; le grand oncle Ayhan et la grande tante Ayla s’étaient installés en tête. Les autres membres de la famille avaient également pris place autour des tables. Les oncles Turgay et Ertan faisaient griller la viande au barbecue, tandis que les jeunes de la troisième génération les distribuaient dans les assiettes.

Les décorations colorées suspendues aux branches des pruniers et mûriers se balançaient doucement dans le vent, accompagnées des lampes solaires chargées tout au long de la journée. Des guirlandes lumineuses avaient été tendues au centre des tables pour être allumées à la tombée de la nuit. En ce chaud soir de juillet, le soleil, en route vers l’ouest, continuait à brûler l’atmosphère.

À l’extérieur du grand portail en fer de la cour, les voitures des membres de la famille étaient alignées. En voyant les phares d’une voiture approcher, Çiğdem jeta un œil vers la table pour vérifier s’il manquait encore des invités. À part sa cousine Nesil, arrivée tout juste après l’examen du conservatoire de sa fille à Ankara, tout le monde était là. Mais, étant donné l’immense famille de sa mère depuis Filyos jusqu’à Mengen, l’arrivée d’un invité non prévu était toujours possible.

Lorsque la voiture aux phares visibles se rapprocha, elle remarqua qu’il s’agissait d’une Jaguar E-type décapotable des années 1960. Exactement dans le goût de son mari Jacques, d’un bleu pastel éblouissant. Voir une voiture aussi rare dans cette région étonna Çiğdem. Curieuse, elle s’avança vers la porte de la cour ; Jacques, probablement mû par un instinct de protection et une curiosité pour la voiture, l’accompagna. Les convives tournèrent également les yeux vers la voiture. Celle-ci se gara à cinq ou six mètres dans la deuxième rangée, à côté des autres véhicules.

Cela faisait un an que Çiğdem préparait cette grande réunion de famille, et ce jour était enfin arrivé. Ils étaient dans le jardin de la grande maison en bois où sa mère Leman était née. Sa mère était venue au monde il y a soixante-quinze ans dans cette maison de Filyos, une ancienne cité sur la côte de la mer Noire. Elle était la troisième des huit frères et sœurs, tous réunis aujourd’hui autour de cette table.

Çiğdem s’était inspirée des réunions de famille du côté maternel de Jacques, organisées chaque année à Bruxelles. La mère de sa belle-mère Jacqueline s’appelait Marie. Le 15 août, jour de l’Assomption, étant un jour férié dans le monde catholique et tombant pendant les vacances scolaires, l’idée d’en faire une fête de famille était née il y a quarante ans de la sœur aînée, et cette tradition s’était perpétuée jusqu’à aujourd’hui sans interruption. Çiğdem y était conviée en tant qu’épouse de Jacques.

Ils étaient sept frères et sœurs, et sa belle-mère, tout comme sa propre mère, était la troisième de la fratrie. Chacun avait plusieurs enfants. Avec les belles-filles, gendres, petits-enfants et maintenant leurs conjoints, la famille comptait près de cent vingt personnes. Bien sûr, les divorces et les évolutions des relations modifiaient un peu les participants chaque année ; certains visages disparaissaient, d’autres apparaissaient, mais la fête ne réunissait jamais moins de soixante-dix à quatre-vingts personnes.

Une des filles de la grande tante de Jacques était mariée à un député. Ce beau-frère était un vrai politicien, adorait être au centre de l’attention, ne lâchait jamais le micro, parlait avec enthousiasme, faisait chanter tout le monde, dansait, présentait les nouveaux venus, faisait des blagues. Lors de sa première participation, ce fameux beau-frère avait tendu le micro à Çiğdem pour qu’elle chante. Gênée, elle s’était contentée de saluer la famille en quelques mots. Aux rencontres suivantes, elle avait peu à peu fait connaissance avec les tantes et les cousines, qu’elle avait beaucoup appréciées.

Son rêve d’organiser un jour une rencontre similaire dans sa propre famille prenait chaque année plus de force. Çiğdem admirait les grandes familles. Comme elle vivait dans un autre pays que ses frères et sœurs, elle ne les voyait qu’à Noël et pendant les vacances d’été, et rêvait de pouvoir partir en vacances avec eux comme le faisait Jacques avec les siens. Mais sa vie professionnelle intense ne lui avait pas permis de concrétiser ce rêve.

En 2023, leur vie changea soudain. Lorsque son mari reçut une offre d’emploi au Canada, Çiğdem quitta temporairement son travail pour le suivre et ils se retrouvèrent pour un an et demi au Québec. Cet été-là, avec tout le temps qu’elle avait, elle développa pleinement l’idée de cette réunion familiale, se disant : « Très bien, je peux l’organiser moi-même », et se mit en action.

Sa mère Leman avait un frère ou une sœur de plus que sa belle-mère, mais bien moins d’enfants et de petits-enfants. En les listant avec leurs conjoints, Çiğdem constata qu’ils n’atteignaient même pas cinquante personnes, et pensa : « On peut au moins en rassembler trente. » Dans la famille de Jacques, c’était plus facile : la majorité vivait dans un rayon de cent kilomètres autour de Bruxelles. Tandis que la famille de Çiğdem était dispersée dans toute la Turquie et à travers l’Europe.

Les membres de la famille s’aimaient et se rendaient visite. Certains étaient même partis ensemble en voyage dans les Balkans l’année précédente. Mais rassembler les huit frères et sœurs ensemble serait une première. Peut-être que cela ne deviendrait pas une tradition annuelle, mais Çiğdem était déterminée à organiser au moins une grande réunion en juillet 2024.

Dès onze mois avant la rencontre, elle créa deux groupes WhatsApp : l’un incluant toute la famille, l’autre les quatre personnes qu’elle pensait pouvoir impliquer dans l’organisation. Grâce à ces groupes, elle eut l’occasion d’interagir avec sa famille et fut ravie de l’accueil réservé à son idée, ce qui redoubla son enthousiasme. Sa grande tante Ayla lui dit notamment : « Je t’admire beaucoup, Çiğdem. Tu accomplis une première. Merci infiniment. » Ce compliment l’émut profondément.

Elle avait invité dans le petit groupe qu’elle appela Organize İşler, son oncle Turgay qui vivait près de Filyos, les filles de sa grande tante, Selin et Pelin, et son grand oncle Ayhan qui vivait à Zonguldak. Turgay prit en charge la nourriture, ses cousines s’occupèrent de la décoration et des activités, et son grand oncle Ayhan engagea un jardinier pour rendre le jardin de la maison accueillant.

Des voix discordantes s’élevaient dans la famille. Une cousine qui tenait un café à Urla disait que juillet était la période la plus chargée, et l’autre, Nesil, que cela tombait en plein pendant les examens du conservatoire de sa fille. Le cousin Ulaş, qui vivait à Venise, restait injoignable. Peut-être ne voulait-il pas venir à cause de sa relation tendue avec son père Ayhan.

À cette époque, des disputes éclatèrent à propos de sujets improbables. Çiğdem dit à Jacques : « Vos réunions méritent une médaille. Les nôtres se disputent avant même d’être réunis. » Jacques la consola de sa voix douce : « Ça arrive dans toutes les familles, mon amour, ne t’en fais pas. » Puis il lui raconta comment son petit oncle, une fois ivre, déraillait, et comment sa tante Miette volait aussitôt à son secours, déclenchant maintes disputes. Cet oncle buveur avait cessé de venir aux rencontres. Çiğdem ne l’avait jamais rencontré.

En octobre, alors qu’elle se lançait dans l’écriture et qu’il restait encore neuf mois avant la réunion, elle eut une autre idée géniale : écrire l’histoire de la famille et la distribuer lors de la rencontre. Dans la famille de Jacques, un immense album photo d’un mètre de haut ainsi que de petits albums et des carnets de souvenirs étaient apportés à chaque rencontre. Çiğdem les avait examinés avec grand intérêt et avait pris beaucoup de plaisir à découvrir les photos de jeunesse des frères et sœurs aujourd’hui âgés de soixante-dix à quatre-vingts ans.

En novembre, elle laissa son mari au Canada et partit en Turquie pour un mois et demi. Avec sa mère Leman, elle fit ses valises à Izmir et entreprit une tournée familiale. Partant d’Izmir, elles visitèrent les tantes et les oncles à Bursa, Denizli et Istanbul. Çiğdem scanna et copia toutes les photos qu’ils possédaient. Elle rassembla des informations sur la famille, des récits de la vie des grands-parents.

Malheureusement, il n'y avait pas assez de photos pour créer un grand et bel album comme celui de la famille de Jacques. La plus ancienne photo qu'elle ait trouvée datait de 1935. C'était une photo d'identité de son arrière-grand-père Mehmet Bey, né en 1877, à l'âge de 58 ans. Entre 1935 et 1965, elle n'a pu rassembler qu'une trentaine de photos. Certaines étaient tellement abîmées qu'il était impossible de reconnaître les personnes.

Lorsqu'ils arrivèrent à Zonguldak, puis à la maison familiale abandonnée à Filyos avec son grand-oncle Ayhan, elle fut profondément déçue. La maison, qu'elle n'avait pas vue depuis des années, était en ruines. Le grand jardin était envahi par des buissons, des lianes et des herbes hautes. Cette immense maison en bois, que les anciens appelaient le "Nouveau Konak", n'avait rien de neuf ; au contraire, elle était délabrée. Ce nom venait du fait que le grand-père de son grand-père, Osman Bey, avait fait construire une maison dans les années 1880 appelée l'Ancien Konak. Lorsque Mehmet Bey, le père de son grand-père, fit construire une maison à 100 mètres de là en 1915, elle fut naturellement appelée le Nouveau Konak. Même après la démolition de l'Ancien Konak dans les années 1950, le nom du Nouveau Konak est resté inchangé jusqu'à aujourd'hui. Le mûrier planté à côté de la maison avait également 110 ans. Bien qu'il produise encore de délicieux fruits, la maison semblait prête à s'effondrer si une trentaine de personnes y entraient.

C'est dans cette maison que les sept enfants de Mehmet Bey étaient nés. Le plus jeune, Rıza Bey, était le grand-père de Çiğdem. Bien que ses frères et sœurs soient nés à l'époque ottomane, lui était un enfant de la République.

Des années plus tard, Rıza Bey fonda sa propre famille dans cette maison et y éleva ses huit enfants. Cependant, la maison que Çiğdem voyait maintenant avait depuis longtemps perdu sa splendeur d'antan. Les années avaient eu raison des tapis, des livres et des photos, victimes de l'humidité de la mer Noire. Même certains objets qu'elle se rappelait de son enfance avaient été jetés ces dernières années par négligence. La maison massive avait légèrement penché en raison de glissements de terrain, et des trous s'étaient formés entre les étages à cause de planches de sol cassées. Le bois avait noirci, et les rideaux blancs en dentelle des fenêtres étaient jaunis.

Çiğdem regarda la maison avec tristesse. Il semblait impossible d'accueillir des invités à l'intérieur. Cependant, une réunion pouvait être organisée dans le jardin. Bien que négligé, le jardin pouvait être nettoyé. Sachant que l'été de la mer Noire était imprévisible et qu'une pluie soudaine pouvait survenir à tout moment, il fallait prévoir des bâches.

Mais, probablement en raison du changement climatique, l'été 2024 avait commencé très chaud, et il n'avait pas plu une seule goutte en juin. Lorsque le comité d'organisation arriva à Filyos une semaine avant la réunion, l'herbe était devenue jaune comme en Égée, et ils durent l'arroser.

Ainsi, lors de cette chaude soirée de juillet, la famille était réunie dans le jardin du Nouveau Konak, discutant joyeusement. Des rires résonnaient, une playlist de jazz turc et de musique classique préparée sur Spotify jouait doucement en fond, accompagnant les souvenirs.

Lorsque Çiğdem s'approcha de la porte du jardin, un homme élégant d'environ soixante-dix ans descendit d'une voiture antique bleu clair, vêtu d'une chemise en lin blanc et d'un pantalon beige, s'appuyant sur une canne. Il prit son chapeau fedora sur la banquette arrière de la voiture décapotable, le mit sur sa tête et commença à marcher vers eux en s'appuyant sur sa canne. À ce moment-là, plusieurs personnes se levèrent de leurs tables. La foule colorée devant la maison en bois noircie devint silencieuse, et la voix d'Ajda Pekkan chantant "Mais malheureusement, la rue était vide..." resta seule en fond sonore.

Lorsque Çiğdem était venue ici en novembre, elle avait rencontré de nombreuses personnes et, pour en apprendre davantage sur l'histoire ancienne de la famille, avait rencontré deux auteurs régionaux en plus des membres de la famille. Elle se demanda si cet homme pouvait être l'un d'eux. Non, ce n'était pas lui.

L'un des auteurs, Ali Nuri Bey, diplômé de l'Institut des villages, avait 90 ans. Il avait été directeur d'école dans la région et avait écrit des livres sur l'histoire locale. L'autre, issu de la lignée de sa grand-mère, était un ancien enseignant qui avait écrit un livre se concentrant sur une recherche généalogique racontant l'histoire de 550 ans des Rumbeyoğulları. Comme deux vizirs figuraient parmi les ancêtres de cette lignée, Çiğdem avait trouvé de nombreuses autres informations sur cette branche de la famille, tant sur Internet que dans le domaine académique. Elle avait obtenu des exemplaires dédicacés des livres des deux auteurs et les avait emportés avec elle à Montréal. À son retour, elle avait combiné les photos, les souvenirs, les documents historiques, ainsi que les résultats de thèses académiques et de recherches ADN, pour rédiger son livret en quatre à cinq mois.

Dans le livre, elle avait également parlé des changements dans la région, des passeurs de bateaux remplaçant les ponts détruits par les eaux tumultueuses de la rivière Filyos, des anciennes églises et mosquées de la région, des membres de la famille qui avaient fait construire ces mosquées, et de l'éducation qui, avec la République, était passée des concubines aux écoles primaires.

Cet homme n'était pas l'un d'eux ; c'était un gentleman d'Istanbul. Ce serait merveilleux s'il était l'un des descendants de ses ancêtres qu'elle avait trouvés dans les archives ottomanes. Mais il était peu probable qu'ils sachent qu'une réunion se tenait ici.

La famille était monarchiste à l'époque ottomane. La lignée de sa grand-mère descendait de deux vizirs, l'un de l'époque de Fatih et l'autre de celle d'Abdülhamit Ier. Leurs fils avaient continué à travailler au palais et s'étaient mariés avec des filles de la dynastie. Le deuxième vizir, Rumbeyoğlu İsmet Pacha, était connu pour être très hédoniste et même paresseux. Mais c'était un homme très drôle. C'est lui qui avait fait construire le yalı avec la plus longue façade sur le Bosphore. Bien sûr, maintenant, le yalı appartient à la famille Komili. Çiğdem imagina un instant que cet homme sortait et lui remettait les clés du yalı. Puis, en riant, elle sortit de ses rêveries. Avec la Tanzimat, ceux qui ne parlaient pas français et ne pouvaient pas suivre le progrès avaient été éloignés du palais. Ses ancêtres étaient retournés à Filyos dans les années 1840 et y avaient exercé le pouvoir. Mais les petits frères restés à Istanbul s'étaient accrochés à la monarchie jusqu'à la dernière seconde et avaient élevé leur fils comme un diplomate : il avait participé au traité de Sèvres et avait été exilé, figurant sur la liste des 150 personnes indésirables d'Atatürk. Elle ne pouvait s'empêcher de se demander si cet homme était son petit-fils.

Il y avait aussi des enfants adoptés intéressants dans la famille. Mais elle avait appris que les enfants adoptés ne pouvaient pas hériter et que, dans certains cas, ils étaient peut-être des enfants illégitimes. Peut-être était-il l'un d'eux, qui sait.

Bien qu'elle ait rassemblé des informations sur les hommes de la famille, elle n'avait pas appris grand-chose sur les femmes. « Ah, » se disait-elle, « si seulement la Loi sur les noms de famille avait été instaurée cent ans plus tôt, pendant la période des Tanzimat, combien d’informations précieuses aurait-on pu réunir sur les femmes de la famille… » Peut-être cet homme venait-il de l’une de ces branches, qui sait ?

Alors que la chaleur étouffante du jardin cédait doucement la place à la fraîcheur du soir, Çiğdem, tout en se demandant qui pouvait bien être cet inconnu, poussa le verrou de fer et ouvrit le portail de la cour. Elle se plaça devant la lourde porte pour éviter qu’elle ne se referme brusquement sur le visiteur. L’homme mystérieux, descendu avec agilité de cette élégante voiture décapotable, avait éveillé la curiosité non seulement chez elle, mais chez tout le monde.

À suivre dans le deuxième chapitre, la semaine prochaine...

 

Se retrouver dans les racines, vivre dans les souvenirs

Çiğdem organise une grande réunion de famille dans le jardin de la maison natale de sa mère, sur la côte de la mer Noire. S’inspirant des traditions familiales de son mari belge, elle prépare cette rencontre pendant des mois : elle rassemble les membres de la famille et réalise un livret retraçant leur passé commun. Le jardin de l’ancien konak, en ruine, est nettoyé, des tables sont dressées. Alors que tout semble se dérouler à merveille, l’arrivée d’un homme mystérieux à bord d’une voiture classique décapotable annonce que des secrets enfouis du passé sont sur le point d’être révélés. La Réunion de Famille est une histoire chaleureuse de retrouvailles tissées de racines, de mémoire et de liens familiaux.

 

lundi 12 mai 2025

02) Tante Lili

 


Tante Lili avait 79 ans. Elle était née dans une famille aisée en Belgique, mais la vie lui avait réservé un chemin semé d’embûches. Son mari Viktor, qu’elle avait épousé par amour, était un homme doux, bienveillant et humaniste. Il avait aussi reçu une bonne éducation. Mais professionnellement, c'était un aventurier irresponsable. Il avait toujours de nouvelles idées d'affaires, mais aucune ne rapportait jamais d’argent à la famille. À cause de cela, ils vécurent pendant des années dans une pauvreté inutile.

Le couple eut deux fils. Quand ceux-ci atteignirent l’âge d’aller à l’école, Lili, désireuse d’avoir une fille, donna naissance à deux autres garçons. Mais sa vie se résumait à élever ses quatre fils et à faire face aux échecs de Viktor. Durant des années, elle porta tout le fardeau sur ses épaules : elle tentait de faire vivre le foyer avec son salaire d’enseignante, tout en s’occupant des tâches ménagères et de l’éducation des enfants. Ils vivaient toujours dans une grande précarité. Dans les années 1970, à l’exception d’un voyage en voiture en Italie alors qu’ils n’avaient encore que deux enfants, ils n’avaient jamais eu l’occasion de faire de longs voyages.

Les années passèrent ainsi, les enfants grandirent, quittèrent le nid. Ce n’est qu’une fois à la retraite que Lili put enfin se séparer de Viktor. Pendant toutes ces années, ils n’avaient même pas pu acheter une maison et avaient toujours vécu en location. Cela la peinait de devoir encore consacrer la moitié de sa petite pension au loyer. Mais pour la première fois de sa vie, elle réussissait à mettre quelques sous de côté et partait en vacances tous les deux ans, ce qui était devenu l’un de ses plus grands plaisirs.

Elle lisait beaucoup et rêvait de voir de ses propres yeux les lieux découverts dans ses livres. C’est ainsi qu’elle se rendit dans des pays que peu de femmes de son âge oseraient visiter, comme l’Ouzbékistan ou l’Égypte. Elle n’aimait pas le luxe, elle préférait connaître les gens, leur culture. Elle racontait volontiers comment elle s’était brossé les dents avec l’eau du Nil, une aventure qu’elle chérissait.

Malgré son âge avancé, elle ne pensait jamais à se retirer du monde. Elle aimait aider ses petits-enfants dans leurs devoirs et cuisiner de bons plats pour réunir ses fils autour d’elle. Elle préférait qu’on l’appelle « Tante Lili » plutôt que « Madame Lili ». Elle n’avait pas eu de fille, mais avait tissé des liens avec les anciennes et nouvelles épouses de ses fils. Elle appréciait aussi Eda, la seconde épouse de son fils aîné. Ensemble, elles partageaient leurs souvenirs, critiquaient affectueusement les fils, racontaient leurs voyages. Quelques verres de vin suffisaient pour délier sa langue, et leurs discussions se terminaient toujours par de grands éclats de rire.

Il y a quelque temps, Lili et sa sœur aînée Ella avaient lu en même temps un roman de Marie-Bernadette Dupuy, qui leur donna une nouvelle destination à rêver. Le livre racontait l’histoire d’une jeune fille grandissant dans une petite ville construite autour d’une usine de papier fondée en 1901. Ce lieu, rapidement devenu un exemple de modernité, fut entièrement abandonné seulement 25 ans plus tard, lorsque l’usine ferma ses portes.

Ce qui était surprenant, c’est que cette ville n’était pas imaginaire. Elle existait réellement, nichée sous une cascade dans les forêts profondes du Canada : Val-Jalbert. À l’époque, alors que même dans les grandes villes, les maisons n’avaient ni eau courante ni toilettes, les logements des ouvriers de Val-Jalbert en étaient équipés, attirant la curiosité des villages voisins. Après la fermeture de l’usine, le village fut laissé à l’abandon pendant 40 ans, envahi dans les années 1960 par les hippies, puis restauré ces quarante dernières années en musée à ciel ouvert.

Ce qui bouleversa Lili, c’était que le nom de famille de la jeune fille dans le roman était le même que celui de sa propre mère. Elle lut le livre avec une attention quasi généalogique. L’histoire de cette ville l’obséda : comment un lieu aussi avancé avait-il pu disparaître ? C’est ainsi que Val-Jalbert devint pour elle une destination obsessionnelle.

Dès qu’elle apprit que son fils aîné et Eda allaient s’installer au Québec pour un moment, elle consulta une carte et calcula la distance entre la ville de Québec et Val-Jalbert. Elle était folle de joie. Même si elle n’était pas croyante, elle annonça la nouvelle à son amie Marianne en ricanant :
— Ma chérie, je rêve, et les dieux me tracent la route avec des pierres blanches.

Un mois après leur emménagement, son fils et Eda l’invitèrent à passer quelques semaines avec eux.

Dès qu’elle descendit de l’avion, Lili tomba amoureuse du Canada. Quand on décide d’aimer un endroit, on finit toujours par y parvenir. Armée de son smartphone auquel elle s’était bien habituée ces dernières années, elle collectait toutes les informations qu’elle pouvait. Même leur français, si différent du sien, la faisait sourire.

Elle passa ses premiers jours à explorer les villages autour du lac Saint-Jean sur son téléphone et sur la carte. Elle notait soigneusement ses idées dans un petit carnet à la couverture souple. Son fils et Eda cherchaient des hôtels et des restaurants.

Le jour du départ arriva enfin. Tout au long du trajet, ils rirent des histoires absurdes qu’Eda inventait sur les bûcherons canadiens, respirant à pleins poumons l’oxygène qui entrait par le toit ouvert de la voiture. À l’approche du lac Saint-Jean, Lili se transforma en jeune fille impatiente. Elle montrait du doigt les paysages, les commentait comme si elle les reconnaissait.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’hôtel, un ancien monastère transformé, les numéros de chambre étaient inscrits sur un tableau au mur, et les portes restaient ouvertes. En bas, une grande cuisine était mise à disposition des hôtes pour préparer leurs repas. Dans le grand salon, un feu brûlait dans la cheminée, des enfants couraient entre les tables. L’ambiance réchauffa leurs cœurs.

Le lendemain matin, Lili se leva tôt, s’habilla avec soin, et attendit les autres dans la salle du petit-déjeuner. En entrant à Val-Jalbert, Eda lui prit le bras et dit : « Nous y voilà. »
Ils firent une pause silencieuse, savourant ce moment partagé.

Ils passèrent la journée à visiter. Ils virent les chambres des religieuses dans l’ancienne école, s’assirent sur les bancs des élèves. Comme dans le livre, ce village avait été le seul à disposer d’électricité et d’eau courante dans les maisons à cette époque. Ils prirent le téléphérique jusqu’à la cascade, contemplèrent le lac, le barrage, les ruines de l’usine. Ils marchèrent dans les rues figées du passé, visitèrent les moulins, se plongèrent dans l’histoire du lieu.

Val-Jalbert, avec ses maisons restaurées, ses bâtiments industriels et ses rues silencieuses, semblait hors du temps. À chaque pas, Lili revoyait des scènes du roman.
« C’est peut-être ici que vivait Marie-Claire, murmura-t-elle devant une maisonnette en bois. »

Sur le chemin du retour à l’hôtel, elle déclara soudain : « Je veux écrire un livre. »
Son fils Charles fut surpris. « Un livre sur quoi, maman ? » Elle fixa longuement ses doigts avant de répondre : « Sur Val-Jalbert. Mais pas seulement un livre d’histoire. Ce serait l’histoire d’une femme qui visite cette ville. Peut-être que j’écrirai aussi sur d’autres endroits que j’ai visités. Peut-être que ce sera… mon histoire. Et qui sait, peut-être que vous y figurerez aussi. »

Ils éclatèrent tous de rire. Ils s’amusèrent à s’imaginer les rôles qu’ils joueraient dans le roman. Ce soir-là, dans leur hôtel-monastère, en sirotant du vin, les histoires prirent de la profondeur. C’est ce soir-là aussi qu’Eda révéla qu’elle avait elle aussi essayé d’écrire. Mais ses récits ne dépassaient jamais quelques pages. Elle savait que sa belle-mère avait un vrai talent. Elle lui dit qu’elle attendait le livre avec impatience.

Quand le livre fut publié un an plus tard sous le titre Tante Lili sur les routes, ce fut un petit événement littéraire en Belgique. Ce récit de voyage écrit par une femme de 80 ans racontait non seulement ses expériences en Égypte, en Roumanie, en Ouzbékistan et au Canada, mais aussi toute une vie faite d’espoirs, de rêves et de désillusions.

Lorsqu’elle revint à Québec pour la promotion du livre, elle visita une dernière fois Val-Jalbert.
À l’entrée du village, une plaque avait été ajoutée :

« Tante Lili, la femme qui fit revivre l’âme de Val-Jalbert, est passée par ici. »

 

10) Une soirée extraordinaire (Une année à Montréal : Partie 1)

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